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Monsieur Mattelon |
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Avril 2004 : Monsieur Mattelon vient de nous quitter à l'âge de 91 ans. Monsieur Mattelon, célèbre figure Croix-Roussienne (la Croix-Rousse est un quartier de Lyon, une colline qui surplombe la ville et sur laquelle s'installèrent les canuts, tisseurs à bras de soie) est né en 1913. Il fétera donc ses 90 ans cette année. Selon un site suisse qui s'occupe de l'ethymologie des noms de famille, Matalon et Mattelon sont des formes populaires qui prennent leur origine dans le mot latin "maturus", qui signifie "mûr". Georges Mattelon porte donc à merveille son nom. Non pas du fait de son âge, mais par la maturité qu'il a acquise dans son art au fil des années où il l'a exercé et continue encore. Car trente ans après l'âge de la retraite, on peut voir Monsieur Mattelon s'affairer dans son atelier de tissage à bras de soieries, à la Croix-Rousse. Il y possède encore 4 métiers du 19° siècle, classés aux Monuments historiques.
Avant
de vous raconter l'histoire de sa vie, je dois vous dire que Mr Mattelon
nous a précieusement aidé lors de notre propre démarrage,
en 1979, nous prodiguant des conseils et nous fournissant une partie du
matériel qui nous faisait encore défaut. Mr Mattelon devant son métier de taffetas caméléon
Vivant son enfance en Suisse jusqu'en 1922, puis revenant à Lyon en 1927, où ses parents achètent une maison pour s'installer, ces derniers trouvent un atelier au quatrième étage d'une maison, rue du Bon Pasteur. Dans les années 1920, la Croix-Rousse est encore un vrai village, et Georges Mattelon adolescent découvre ce village. La Montée de la Grande-Côte était alors un axe trés fréquenté pour rejoindre le centre de Lyon. On y voyait en particulier les tisseurs chargés de leurs pièces d'étoffe qu'ils s'en allaient livrer chez les fabricants qui leur avaient confiés cet ouvrage. Son beau père
tissait des ornements d'église en fils d'or, d'argent et de soie
sur un métier à tisser complexe, comportant une cantre comparable
à celle des métiers de velours. Ce tissu était alors
trés demandé en Espagne et relativement bien payé
au tisseur. Il représentait un panier Louis XV tout en or et en
argent, comportant des grappes de raisin et des feuilles de vigne. Tout
le centre du tissu était argent et comportait des fleurs de lys.
"C'est pour celà que je suis un peu royaliste",
plaisante Georges Mattelon qui tissa cette étoffe pendant pas mal
de temps. Puis survint la révolution espagnole, néfaste
aux tisseurs; les commandes disparurent et il fallut faire autre chose. La population qui travaillait alors pour la soierie était nombreuse à circuler dans la rue. On croisait les dévideuses avec leur grand sac bleu contenant leurs roquets et leurs paquets de soie, les guimpiers avec leurs trés lourds sacs sur l'épaule, contenant leurs filés d'or et d'argent, les tisseurs avec leurs rouleaux vides ou pleins, les cartonniers portant sur leurs épaules des monceaux de cartons sur un morceau de bois plat avec des sangles, se cramponnant lorsque le vent se mettait à souffler, à tel point que le maire de l'époque, Edouard Herriot, fit installer des reposoirs afin qu'ils puissent faire des haltes. Dans ces années 1920-1930, le travail dans l'atelier commencait le matin à 7 heures jusqu'à midi moins le quart, heure de du déjeuner, puis le travail reprenait, jusqu'à 7 heures du soir, du lundi jusqu'au samedi midi. L'apprentissage qu'il
fît du métier à Lyon était de 3 ans, parrainé
par un tisseur qui venait le voir chaque semaine pour répondre
aux questions et donner des conseils. Dans l'après-midi, Boule d'Amour, un vieux compagnon tissant sur le métier voisin de Georges Mattelon, l'ignora et ne lui pipa mot, non plus que les autres tisseurs... Le soir, Georges Mattelon qui recherchait un atelier pour lui, se rendit chez le Père Tribollet, puits de science connaissant toute l'histoire de la Croix Rousse et des tisseurs (famille de Maîtres-tisseurs depuis Louis XIV) et lui raconta sa mésaventure. Lorsque Louis XI
voulut installer l'industrie de la soie à Lyon, les lyonnais n'en
voulurent pas et cette industrie fut donc installée à Tours.
Lorsque François I arriva au pouvoir, et qu'il vint séjourner
plusieurs mois à Lyon en 1535, il voulut à son tour installer
les métiers à Lyon. Le florentin Turquet se proposant
d'installer des métiers à Lyon, le roi prit un édit
éxonérant d'impôt tous ceux qui tisseraient à
Lyon, et allouant une prime de 500 livres aux tisseurs italiens qui viendraient
s'installer dans cette ville. Bonaparte rétablit
tout celà mais les maîtres-gardes ne représentaient
plus grand chose. A la fin de la guerre, la pénurie de fil a conduit Georges Mattelon à tisser un peu de tout avec ce qu'il pouvait trouver... Après guerre,
dans son atelier, Mr Mattelon, comme ses confrères, travaillait
ainsi : Lorsqu'il tissa l'étoffe de la robe pour la future Reine Elisabeth, pour la Maison Coudurier Fructus et Descher, c'était un satin duchesse. Le canut travaillait donc à façon pour les fabricants, et généralement n'étaient pas mis au courant de l'identité du client final. Nous-mêmes, qui travaillions dans les années 1980 pour la Maison Tassinari & Chatel n'avions connaissance que trés rarement de ce qu'allaient devenir nos tissus. Trés rarement notre fabricant nous donnait l'information, comme pour cette coupe de 100 mètres de velours au fer que nous avons tissé pour recouvrir l'intérieur d'un bateau appartenant à la famille royale d'Angleterre. Le Duc de Windsor, Picasso, Brigitte Bardot, Louis XIV, tels étaient les "clients" de Georges Mattelon. Après la guerre, il y eut une période d'euphorie avec beaucoup de travail, durant les années 1945, 1950, 1955, puis le travail diminua rapidement car ce fut le moment où tous les pays comme l'Algérie, le Maroc, la Tunisie, le Liban, la Syrie, vinrent acheter du matériel en France. Des milliers de métiers mécaniques sont alors partis dans ces pays, bradés par les artisans lyonnais qui n'arrivaient plus à survivre en France avec cette activité. En quelques années, les 3/4 des métiers croix-roussiens ont disparus. Monsieur Mattelon fut longtemps le dernier à tisser le fameux taffetas caméléon, pour la Haute-Couture. C'est lui qui nous le fit découvrir et nous confia ses secrets...
Taffetas caméléon tissé à par Claire Demoule à l'Atelier du Caméléon Mr
Mattelon analyse l'industrie moderne de la soierie avec indulgence.
Il explique que les métiers tournent à 800 ou 900 coups
(trames) par minute, et que l'on fait ainsi de beaux tissus, mais on
a modifié le nombre de fils de chaîne au cm, on a forcé
sur la trame alors que dans le temps, c'était le contraire et
les tissus étaient plus solides. Le plus grand plaisir de Mr Mattelon était de tisser de beaux tissus où il y avait de la couleur, des fils d'or. Mais au bout du compte, avec l'expérience et le recul, il explique que les tissus façonnés, au niveau du tissage, "c'est rien du tout, c'est un amusement à faire", alors qu'un tissu uni, c'est vraiment un travail complexe qui est dur à réaliser, que peu font, car il faut avoir de la patience, il faut réfléchir et être beaucoup plus vigilent et soigneux, ces tissus étant comme un miroir qui ne peut cacher aucun défaut. Philippe Demoule |
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